
Dans une lettre datée du 28 janvier et adressée aux 193 États membres, le secrétaire général António Guterres a lancé un avertissement sans précédent : l’Organisation des Nations Unies (ONU) pourrait se retrouver en cessation de paiement dès juillet 2026, épuisant totalement ses liquidités.
Cette crise financière d’une gravité exceptionnelle résulte principalement des arriérés massifs accumulés par les États-Unis, qui refusent de verser leurs cotisations obligatoires et doivent désormais près de 2,2 milliards de dollars à l’organisation. Confrontée à ce défaut de paiement américain sans précédent et à un système budgétaire devenu « kafkaïen », l’ONU fait face au risque imminent d’un effondrement financier qui menacerait l’ensemble de ses missions essentielles à travers le monde.
« La trajectoire actuelle est intenable. Elle expose l’organisation à un risque financier structurel », martèle António Guterres dans son courrier adressé aux 193 États membres. Si l’organisation a déjà traversé des périodes de non-paiement, « la situation actuelle est catégoriquement différente », insiste le chef de l’ONU.
Les chiffres traduisent l’ampleur du désastre. Les États-Unis, responsables de 22% du budget ordinaire, accumulent près de 2,2 milliards de dollars d’arriérés. Washington n’a payé aucune contribution en 2025, tout en promettant 2 milliards à la branche humanitaire. L’administration Trump privilégie une approche « sélective ». Elle met ainsi en application sa politique hostile au multilatéralisme.
Au-delà des impayés américains, c’est toute l’architecture financière onusienne qui vacille. Guterres dénonce un « double coup dur » : les contributions impayées d’un côté, l’obligation de restituer aux États membres tout argent non dépensé de l’autre, qu’ils aient ou non honoré leurs engagements. « Nous sommes pris au piège dans un cycle kafkaïen : on attend de nous que nous rendions de l’argent qui n’existe pas », résume-t-il. Cette règle crée un effet ciseaux mortel : « Plus nous économisons, plus nous sommes pénalisés.»
Les conséquences concrètes sont déjà visibles. En décembre, l’Assemblée générale a approuvé un budget de 3,45 milliards de dollars pour 2026, soit une réduction de 7% par rapport à 2025. Cette cure d’austérité s’accompagne de la suppression de 2 900 postes et de mesures symboliques, notamment l’arrêt de la fourniture de serviettes en papier pour économiser 100 000 dollars. Le gel des embauches, les retards de paiement et les coupes dans les missions essentielles deviennent la norme.
Daniel Forti, de l’International Crisis Group, observe : « Même par rapport à l’année dernière, la situation est pire. Si les États-Unis payaient une partie de ce qu’ils doivent, cela soulagerait quelque peu la pression, mais ne changerait pas fondamentalement la situation. »

Un bras de fer idéologique
L’offensive américaine ne se limite pas aux impayés. Trump, qui accuse l’ONU de gaspillage, a ordonné début janvier le retrait de 66 organisations internationales, dont la moitié liée à l’ONU, jugées « inefficaces ou hostiles ». Son ambassadeur Mike Waltz se vante de « DOGE-er les Nations Unies », célébrant la suppression de 2 600 emplois et 25% des casques bleus.
Le « Conseil de paix » lancé par Trump, présenté comme une « nouvelle approche audacieuse pour résoudre les conflits mondiaux ». Initialement conçu pour Gaza, ce panel dont Trump s’est nommé président avec droit de veto suscite des inquiétudes quant à sa volonté de supplanter l’ONU. Vingt-cinq pays l’ont rejoint, aucun n’étant un allié majeur des États-Unis. António Guterres a rappelé fermement : « La responsabilité fondamentale de la paix incombe au Conseil de sécurité de l’ONU. Aucun autre organisme ne peut légalement exiger des États membres qu’ils se conforment aux décisions. »
Dans ce contexte de défaillance américaine, le positionnement des autres grandes puissances s’avère crucial. La Chine, qui contribue à 20% du budget ordinaire, a effectué ses paiements jusqu’au début 2026, affichant une posture de puissance « responsable » face au retrait washingtonien. Cette ponctualité contraste avec le Venezuela, deuxième débiteur avec 38 millions de dollars d’arriérés, dont le droit de vote a été suspendu.
Toutefois, aucune puissance ne semble prête à combler seule le gouffre financier américain. L’Union européenne et les autres membres du G7 maintiennent leurs contributions sans augmentation substantielle. Le secrétaire général l’a souligné : « Les problèmes mondiaux ne seront pas résolus par une seule puissance », appelant à un multilatéralisme que Washington s’acharne à détruire.
L’ultimatum d’António Guterres est sans ambiguïté : « Soit vous acceptez de revoir en profondeur nos règles financières, soit vous devez accepter la perspective très réelle d’un effondrement financier ». Les réformes nécessitent l’accord de l’Assemblée générale, où les États-Unis conservent leur droit de veto.
Les agences onusiennes comme l’Unicef, l’Unesco ou l’OMS (déjà abandonnée par Trump) prévoient également des réductions massives. La crise menace toute la galaxie multilatérale, des opérations de maintien de la paix aux programmes humanitaires et climatiques.
Si aucun déblocage n’intervient, l’été 2026 pourrait marquer un tournant historique : l’ONU, créée en 1945 pour « préserver les générations futures du fléau de la guerre », se retrouvera en cessation de paiement. Même Mike Waltz reconnaît : « Il faut qu’il y ait un endroit dans le monde où tout le monde puisse discuter ». Reste à savoir si Washington acceptera de payer le prix de cette ambition.
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