La fièvre IA dévore la planète tech

En 2026, la question n'est plus de savoir si les entreprises technologiques investissent massivement dans l'intelligence artificielle. Elle est de savoir jusqu'où ira cette escalade.
Face à cette déferlante d'investissements, les marchés financiers commencent à montrer des signes de nervosité.

Alors que les géants de la tech, de Meta à Alibaba, injectent des centaines de milliards de dollars dans l’intelligence artificielle, les signes d’impatience des marchés se multiplient. Pourtant, loin de freiner, l’industrie accélère, portée par l’essor de l’IA en périphérie et la ruée vers les semi-conducteurs. Radiographie d’une course aux investissements sans précédent.

En 2026, la question n’est plus de savoir si les entreprises technologiques investissent massivement dans l’intelligence artificielle. Elle est de savoir jusqu’où ira cette escalade. Les derniers résultats financiers dessinent un paysage vertigineux : Meta prévoit de quasi doubler ses dépenses d’investissement pour atteindre 135 milliards de dollars. Tesla, en pleine mutation vers la robotique, annonce plus de 20 milliards, contre 8,5 milliards en 2025. Microsoft a dépensé 37,5 milliards en un seul trimestre, soit une hausse de 66 % sur un an. Oracle envisage d’emprunter jusqu’à 50 milliards pour financer son infrastructure IA.

Ces chiffres ne sont pas l’apanage des entreprises américaines. De l’autre côté du Pacifique, les géants chinois rivalisent d’ambitions. ByteDance, maison mère de TikTok et du chatbot Doubao, a élaboré des plans préliminaires de 160 milliards de yuans (23 milliards de dollars) pour 2026, selon le Financial Times. Alibaba a revu à la hausse son plan triennal d’investissement dans le cloud et l’IA, le portant de 380 à 480 milliards de yuans. Tencent intensifie ses efforts au point de débaucher Yao Shunyu, ancien chercheur principal d’OpenAI, pour le nommer directeur scientifique en IA.

La stratégie chinoise dépasse le simple investissement financier. Alibaba a fait du triptyque « cloud + IA + puce » le socle de sa stratégie technologique. La société a dévoilé la Zhenwu 810E, une puce IA haut de gamme conçue pour l’entraînement et l’inférence, dont les performances seraient comparables à la H20 de Nvidia dans certaines configurations, selon des sources citées par Nikkei Asia. Plus de 100 000 unités auraient déjà été livrées. Cette puce, développée par T-head, la division « semi-conducteurs » d’Alibaba, pourrait même faire l’objet d’une introduction en bourse.

Sur le marché boursier chinois, l’engouement est palpable. Trois des « quatre petits dragons » des puces chinoises — Biren Technology, Moore Threads et Meta X — ont fait leur entrée en bourse avec des envolées spectaculaires dès le premier jour de cotation. Le quatrième, Suiyuan Technology (Enflame), soutenu par Tencent, prépare la sienne. Le plan quinquennal 2026-2030 de Pékin place l’autonomie en semi-conducteurs au cœur de sa stratégie nationale, offrant un terreau fertile à ces entreprises.

Quand Wall Street doute, la Silicon Valley redouble

Face à cette déferlante d’investissements, les marchés financiers commencent à montrer des signes de nervosité. L’action Microsoft a chuté de 10 % après l’annonce de ses dépenses colossales. Oracle a vu son cours s’effondrer de 50 % par rapport à son pic de septembre, plombé par les craintes liées à son endettement. La question du retour sur investissement de ces milliers de milliards combinés devient chaque jour plus pressante. Et pourtant, rien ne semble freiner la dynamique.

Car les fabricants de puces voient 2026 comme une année de rendements exceptionnels. Au-delà des centres de données, un nouveau territoire s’ouvre : l’IA en périphérie (edge AI), ces applications capables de fonctionner directement sur smartphones ou PC sans dépendre du cloud. « 2026 sera sans aucun doute un tournant pour l’IA en périphérie », affirme Sakyasingha Dasgupta, PDG d’EdgeCortix, start-up basée à Tokyo. Selon lui, le segment des centres de données a concentré des investissements considérables, mais les rendements pourraient décevoir à court terme. L’inférence sur les appareils, en revanche, offre un ratio coût-efficacité séduisant.

L’IA physique, nouveau Graal des semi-conducteurs

L’horizon s’élargit encore avec l’émergence de l’IA physique. Synopsys, premier fabricant mondial d’outils de conception de puces, parie sur les véhicules autonomes, l’automatisation industrielle et les robots humanoïdes. Au CES de Las Vegas en janvier, l’entreprise a démontré comment ses outils d’IA pouvaient aider les constructeurs automobiles à réduire coûts et délais de production. « C’est un triomphe de l’IA physique », lance Shankar Krishnamoorthy, directeur du développement produits chez Synopsys, en citant les robotaxis Waymo et Zoox qui sillonnent déjà San Francisco et Las Vegas.

Arm Holdings, soutenu par SoftBank, investit massivement dans ce créneau, porté par une demande croissante dans la robotique et l’automobile. « La question n’est plus de savoir si l’IA physique va se développer, mais à quelle vitesse », déclare Drew Henry, vice-président de la division IA physique d’Arm. Lenovo et Qualcomm anticipent également un décollage des PC et smartphones dotés d’IA, avec des applications allant de la création de contenu au montage vidéo en passant par la recherche intelligente de fichiers.

Reste la question de l’offre. Samsung et SK Hynix, les deux premiers fabricants mondiaux de puces mémoire, ont annoncé que la pénurie se prolongerait jusqu’en 2027. SK Hynix, principal fournisseur de puces HBM de Nvidia, a déjà vendu la totalité de sa capacité pour 2026. Samsung, contraint de prioriser ses clients serveurs, pratique désormais une sélection dans l’attribution de ses commandes. Au CES, SK Hynix a même remplacé son stand public habituel par un espace sur invitation — signe que l’offre, et non la demande, est devenue la variable critique.

« Nous n’avons pas encore vu le jour de la bulle, car l’offre et la demande ne sont pas encore équilibrées », résume Jackie Hsu, vice-présidente senior d’ASUS. Cette phrase cristallise le paradoxe de 2026 : tandis que les investisseurs s’interrogent sur la rentabilité de ces investissements titanesques, l’industrie des semi-conducteurs peine à produire assez pour satisfaire une demande insatiable. La bulle de l’IA, si elle existe, n’a pas encore trouvé son point de rupture. Et c’est peut-être ce qui rend cette course aussi fascinante qu’inquiétante.

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