Quand les anciens lisaient les éclipses

Bien avant les télescopes et les éphémérides de la NASA, des civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Europe, des Amériques et d'Océanie savaient annoncer la disparition du Soleil en plein jour.
L'éclipse, un spectacle que les humains observent et calculent depuis des millénaires.

Bien avant les télescopes et les éphémérides de la NASA, des civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Europe, des Amériques et d’Océanie savaient annoncer la disparition du Soleil en plein jour. Des pétroglyphes aux os oraculaires en passant par les cycles savants, l’archéoastronomie exhume patiemment la mémoire cosmique de l’humanité. 

Mercredi 12 août, un crépuscule a enveloppé le Groenland, l’Islande puis une partie de l’Espagne et de l’Afrique du Nord, C’est la première éclipse totale de Soleil visible dans cette partie de la planète depuis 1999. C’est un spectacle que les humains observent et calculent depuis des millénaires. Une discipline récente, l’archéoastronomie, reconstitue ces histoires lointaines du cosmos à partir d’indices ténus : livres d’écorce, gravures rupestres, omoplates de bœuf calcinées…

Le secret des anciens tient dans ce que les archéoastronomes appellent le « rythme six-cinq ». Les éclipses de Soleil et de Lune se reproduisent généralement tous les six mois lunaires, plus rarement tous les cinq. Deux séquences reviennent dans plusieurs cultures antiques : le schéma « A », de 41 mois lunaires (6+6+6+6+6+6+5), soit environ 3,4 ans entre deux éclipses presque jumelles, et le schéma « B », de 47 mois, soit près de 3,9 ans. 

Les Babyloniens sont allés plus loin : après la séquence A+A+B+B+B, soit 223 mois lunaires (environ 18 ans et 11 jours), une série identique d’éclipses recommence. Ce cycle de Saros sert encore aujourd’hui à la NASA pour cataloguer les éclipses. Toutes ces régularités ont été mises en évidence à l’œil nu, probablement dès la préhistoire, avant même l’invention de l’écriture.

Un savoir partagé sur tous les continents

Ce déchiffrage du ciel fut une entreprise véritablement mondiale. En Afrique, l’observation savante du ciel précède les pharaons : à Nabta Playa, dans le désert nubien, un cercle mégalithique dressé voici environ 7 000 ans, soit un millénaire avant Stonehenge, aligne déjà ses pierres sur le solstice d’été, comme l’ont montré Fred Wendorf et Kim Malville, que l’on retrouvera plus loin à Chaco Canyon

Les prêtres-astronomes de l’Égypte pharaonique et, selon plusieurs ethnographes, les Dogons du Mali ont ensuite intégré les intervalles d’éclipses à leurs calendriers rituels. À Tombouctou, des manuscrits astronomiques rédigés entre le XIIIe et le XVIIe siècle, étudiés par l’astrophysicien sud-africain Thebe Medupe, consignent observations d’éclipses, calculs calendaires et trajectoires planétaires. Cela constitue la preuve d’une tradition scientifique écrite au cœur de l’Afrique de l’Ouest. 

En Asie, les scribes de Babylone consignaient chaque éclipse sur tablettes d’argile, tandis que l’astronomie indienne, codifiée plus tard dans le Surya Siddhanta, modélisait les nœuds lunaires sous les figures des démons Rahu et Ketu, dévoreurs du Soleil. En Méditerranée, Thalès de Milet aurait prédit l’éclipse du 28 mai 585 avant notre ère, qui interrompit une bataille entre Lydiens et Mèdes selon Hérodote ; trois siècles plus tard, le mécanisme d’Anticythère, calculateur grec à engrenages, intégrait le cycle de Saros dans le bronze. Aux Amériques, les astronomes mayas compilaient dans le Codex de Dresde de véritables tables d’avertissement d’éclipses. En Océanie enfin, les traditions orales aborigènes d’Australie, étudiées notamment par l’astrophysicien Duane Hamacher, décrivent l’éclipse comme l’union du Soleil-femme et de la Lune-homme.

Représentation d’une éclipse: art rupestre ancien dans le sud de la vallée du Nevada (USA).

Des cairns d’Irlande aux os oraculaires de Chine

La plus ancienne représentation possible d’une éclipse se cache au cimetière mégalithique de Loughcrew, en Irlande, dont les tombes à couloir précèdent Stonehenge de près d’un millénaire. En 1999, des archéoastronomes y ont repéré une gravure de cercles concentriques et calculé qu’une éclipse quasi totale avait obscurci le site le 30 novembre 3340 avant notre ère. L’hypothèse est séduisante, mais invérifiable, prévient Anthony Aveni, professeur à l’université Colgate et pionnier de la discipline. 

Les plus anciennes traces vérifiables viennent de Chine : à Anyang, capitale de la dynastie Shang (1600-1045 avant notre ère), quelque 50 000 os oraculaires gravés, datés de 1400 à 1200 avant notre ère, ont été exhumés depuis leur identification par le philologue Wang Yirong en 1899. Chauffés au feu, ces omoplates de bœuf et carapaces de tortue se fissuraient ; un devin interprétait ces craquelures comme des messages des ancêtres, puis y gravait ses prophéties.

Chaco Canyon, témoin d’un spectacle rarissime

Chaque année, la Terre connaît de deux à cinq éclipses de Soleil, mais une totalité n’est visible quelque part sur le globe que tous les dix-huit mois environ. Un lieu donné de la Terre ne connaît en moyenne qu’une éclipse totale, longue de quelques minutes, tous les 375 ans. Plus rare encore : qu’elle coïncide avec une éjection de masse coronale (CME), ces bulles de plasma expulsées par la couronne solaire et visibles à l’œil nu pendant la totalité. Les anciens Peuples du canyon de Chaco, cité florissante de 850 à 1250 dans l’actuel Nouveau-Mexique, y ont peut-être assisté. 

En 1992, Kim Malville remarqua sur la Piedra del Sol un pétroglyphe singulier : un soleil crachant des rayons, flanqué d’une marque là où Vénus aurait dû briller. Une seule éclipse totale s’est produite à l’apogée de Chaco, le 29 juin 1097. Le phénomène s’est produit pendant un pic d’activité solaire, selon plusieurs physiciens : Cette confirmation rend plausible l’observation simultanée d’une CME.

Pour comprendre comment les peuples du passé percevaient le ciel, il faut renoncer à les juger à l’aune de la science moderne, souvent dominée par l’Occident. Savaient-ils que la Terre était ronde ? Voyaient-ils dans l’éclipse une punition divine ? Mauvaises questions, avertissent les archéoastronomes : ces sociétés avaient leurs propres repères, affinés génération après génération. Nous, qui pouvons oublier le ciel grâce à nos horloges et nos GPS, ne connaissons encore qu’une infime partie de ce qu’elles nous ont légué.

Carrefour-Soleil

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