Afrique du Sud : la faune reprend sa valeur marchande

Le gouvernement sud-africain a annoncé l'attribution de quotas d'exportation de trophées pour 150 éléphants, 12 rhinocéros noirs et 11 léopards, avec reconduction prévue en 2027.
Les chasseurs étrangers, souvent des retraités aisés qui dépensent en moyenne 32 663 dollars par voyage, ont massivement déserté le pays ces six dernières années.

Après six années d’interdiction, Pretoria rouvre les vannes du tourisme cynégétique en autorisant l’exportation de trophées d’éléphants, de rhinocéros noirs et de léopards. Une décision dictée par l’urgence économique et les pressions de l’industrie, mais qui ravive le débat entre conservation et exploitation de la faune.

Le ministre sud-africain de l’Environnement, Willie Aucamp, a tranché. Dans un communiqué publié vendredi 6 février 2026, il a annoncé l’attribution de quotas d’exportation de trophées pour 150 éléphants, 12 rhinocéros noirs et 11 léopards, avec reconduction prévue en 2027. Cette décision, soumise à une consultation publique de trente jours conformément à la loi, met fin à un gel qui paralysait l’industrie cynégétique depuis près de six ans. Elle marque un tournant majeur dans la politique environnementale du pays.

L’enjeu est colossal. Selon une étude de la North-West University, le tourisme de chasse contribue chaque année à hauteur de 44 milliards de rands — soit 2,5 milliards de dollars — à l’économie sud-africaine, et soutient environ 95 000 emplois, dont plus de 60 % occupés par des travailleurs peu qualifiés dans les zones rurales. L’absence de quotas au cours des cinq dernières années a provoqué des pertes estimées à 2,25 milliards de rands (126 millions de dollars) et poussé les chasseurs internationaux, principalement américains, vers des destinations concurrentes dotées de cadres réglementaires plus souples.

« Nous n’avons pas été en mesure d’offrir des possibilités de chasse pour certaines de nos espèces les plus emblématiques », a déploré Richard York, directeur général de Wildlife Ranching South Africa (WRSA), l’association professionnelle qui a mené une bataille juridique contre l’ancien ministre Dion George. Ce dernier, démis de ses fonctions en novembre 2025 à la demande de l’Alliance démocratique, son propre parti, avait systématiquement refusé d’accorder les quotas, sans jamais fournir d’explication officielle. La Haute Cour, dans une décision rendue le 21 juillet 2025, avait pourtant contraint le ministère à produire les documents relatifs à l’examen des demandes.

Les tarifs pratiqués illustrent l’ampleur financière du secteur : une chasse au rhinocéros noir peut atteindre 350 000 dollars, un permis pour l’éléphant oscille entre 75 000 et 100 000 dollars, et la chasse au léopard coûte environ 40 000 dollars. Sans la possibilité de ramener leurs trophées — défenses d’éléphants, têtes de léopards empaillées —, les chasseurs étrangers, souvent des retraités aisés qui dépensent en moyenne 32 663 dollars par voyage, ont massivement déserté le pays. « Cela nous fait passer pour des professionnels peu sérieux et peu fiables », résumait M. York.

Entre dividende de conservation et controverse éthique, le fusil peut-il sauver la savane ?

La décision s’inscrit néanmoins dans un cadre international strict. La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) autorise l’Afrique du Sud à délivrer des permis pour 150 éléphants par an, 150 léopards mâles et jusqu’à 0,5 % de la population nationale de rhinocéros noirs, soit environ dix animaux. Les quotas annoncés par M. Aucamp respectent scrupuleusement ces plafonds, ce qui confère à la mesure une légitimité réglementaire que ses défenseurs s’empressent de souligner.

Car derrière le débat économique se profile un paradoxe de conservation. Depuis une réforme législative de 1993 accordant aux propriétaires fonciers la propriété des animaux présents sur leurs terres, la population d’animaux sauvages sur les propriétés privées dépasse désormais celle des parcs nationaux. Les revenus de la chasse ont financé d’importants efforts de renaturation et créé des incitations financières pour protéger et repeupler les espèces. Les chercheurs de la North-West University ont identifié un multiplicateur économique de 2,97 : chaque dollar investi dans le tourisme cynégétique génère près de deux dollars supplémentaires dans l’agriculture, l’hôtellerie, le transport et les services.

Les défenseurs des animaux et certains écologistes restent toutefois fermement opposés à cette réouverture. Les trois espèces concernées (éléphant, rhinocéros noir, léopard) figurent parmi les plus menacées d’extinction dans plusieurs régions du continent africain. Pour ces organisations, aucun argument économique ne saurait justifier l’abattage d’animaux dont la survie même est en jeu. Le débat cristallise une tension fondamentale entre deux visions de la conservation : celle qui parie sur la valeur monétaire de la faune pour assurer sa protection, et celle qui refuse toute marchandisation du vivant.

La résilience du secteur après la pandémie de Covid-19 plaide cependant en faveur de son importance structurelle. Alors que le tourisme traditionnel peinait à se redresser, le tourisme cynégétique a non seulement rebondi mais s’est imposé comme un moteur économique vital pour les communautés rurales, notamment dans la province du Limpopo, où de nombreuses exploitations d’élevage en difficulté se sont reconverties en fermes cynégétiques. Dans un pays frappé par un taux de chômage de 32,9 %, ces emplois, même controversés, constituent souvent la seule source de revenus disponible.

En rouvrant la chasse aux espèces emblématiques, l’Afrique du Sud pose un dilemme que le monde entier devra trancher : dans la quête d’une croissance verte et d’une équité sociale, le fusil peut-il devenir un allié inattendu de la conservation ? La réponse, comme souvent sur le continent africain, se situe à la croisée de l’urgence économique, de l’exigence écologique et des réalités d’un terrain que les certitudes occidentales peinent à appréhender.

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